kimberly écrit

criminologie pour casser l'ambiance

La fabrique des monstres

Des contes pour enfants aux épopées mythologiques enseignées à l’école, en passant par la production presque obsessionnelle fournie par le cinéma et la littérature, la figure du monstre reste fascinante. A la manière de ces scènes de la vie ou du cinéma d’horreur qu’on se refuse d’affronter mais qu’on ne peut s’empêcher d’observer du coin de l’oeil, elle nous attire autant qu’elle nous dégoûte.

Par étymologie et définition le monstre est ce qui est pointé du doigt, ce qui contrevient à la nature et à ce qui relève de la norme. Un bref détour par les éléments culturels déjà cités nous permet de réaliser comment se construit initialement la figure du monstre. Par “excès”/protubérances (Elephant Man, siamois), par hybridation (Méduse, Chimère, Hydre), par variation de taille (ogre). Mais la fabrique à monstres contemporains fonctionne différemment. Le cinéma et la presse, pour des raisons tant commerciales que rhétoriques, aiment porter à notre attention et mettre en scène les bêtes d’un freak show qui surprennent par leur étonnante banalité, ce qui les rendrait plus dangereuses encore. Le monstre n’est plus celui qui présente une difformité ou une anomalie, il est on ne peut plus humain et commun. L’anormalité ne réside plus dans son être mais dans son fait, car ce qui distingue le monstre d’une personne lambda c’est son crime, son passage à l’acte criminel. C’est de cette dimension éthique et non esthétique que naît l’altérite, l’opposition selon laquelle “le monstre, c’est l’autre”.

Séparer l’individu de son crime

D’un point de vue criminologique il existe deux grilles de lecture possibles face à un crime.

La première est dite étiologique et cherche les causes du passage à l’acte en sondant le passé de l’auteur du crime. Comment divers éléments biologiques, sociologiques ou psychologiques se sont agencés pour parvenir à cette issue dramatique. C’est un angle intéressant mais insuffisant car en se focalisant sur le passé d’un individu sans (ou peu de) prise en compte de son présent on risque de formuler des explications toutes faites qui sonneraient alors tantôt comme des excuses, tantôt comme des accusations.

La seconde est dite compréhensive ou phénoménologique et tente de rechercher le sens du passage à l’acte du point de vue de l’auteur. C’est une démarche pertinente également  mais à vouloir trouver du sens dans chaque acte on risque d’en attribuer à tout et n’importe quoi.

Dans un cas comme dans l’autre, la démarche criminologique doit faire l’effort de séparer l’homme de son crime. Le parallèle avec la fameuse question “doit-on séparer l’homme de l’artiste” est aisé à voir mais ne tombons pas dans le panneau, ce n’est pas comparable. Sans revenir sur le fond du sujet tant les contributions pertinentes et détaillée existent (je vous invite à faire vos recherches), il est difficilement concevable d’être homme à temps partiel et artiste le reste du temps, ou inversement. L’homme est artiste, l’artiste est homme. En revanche, à moins d’embrasser ce que Gary Becker a qualifié de « carrière criminelle », ou d’être multirécidiviste, une personne n’est pas criminelle à temps plein. Son statut de criminel est relié à son fait qui lui-même peut se révéler, malgré toute son atrocité, être isolé.

Séparer l’individu de son crime est nécessaire à deux égards. Premièrement parce que réduire un individu à un acte revient à l’assimiler à cet acte. Si on n’est pas ce qu’on mange, pourquoi serait-on ce qu’on fait? A titre d’exemple le poids de la norme et des injonctions démontrent qu’il ne suffit pas d’agir “comme une femme” pour être reconnue comme telle. A l’inverse est-on moins homme ou femme si on refuse les codes dits masculins/féminins, n’est-on rien, moins que rien?
Condamner l’autre de monstre c’est fermer la porte à toutes circonstances (notamment atténuantes) mais c’est aussi se parer d’œillères rassurantes qui nous mettent à distance de l’effroyable vérité: le monstre nous ressemble par sa banalité. C’est la voisine de palier, c’est l’ancien camarade d’école, c’est ce membre de la famille. Et potentiellement le reflet dans son miroir.

Deuxièmement car la fonction du monstre est de justement montrer, de nous donner à voir ce que tout un chacun tente de canaliser en soi, sa propre monstruosité car “nous sommes toustes des monstres” hypothétiques. Nous avons toustes en nous les germes d’un acte déviant. Point d’essentialisme ou d’un quelconque déterminisme ici, je fais bien référence à des parcours de vie, des antécédents familiaux, des relations toxiques, des prises en charge thérapeutiques inadéquates et j’en passe comme autant de facteurs pouvant nous faire basculer du statut d’humain à monstre. Combien de personnes sont passées entre les mailles du filet du procès juridique ou populaire en raison de leur aura ou statut publique ? Combien de fois avez-nous déjà entendu ou même pensé que “Non, ce n’est pas possible. Cette personne est tellement gentille, tellement inspirante, toujours prête à rendre service. Elle n’a pas pu commettre cet acte”. On refuse alors la part sombre chez l’autre, ne serait-ce même que son éventualité.

Le monstre et la contagion

Pour comprendre il faut donc séparer, mais comprendre ne signifie pas justifier ni excuser. Si cela semble relever de l’évidence il convient de le préciser tant les réactions sont vives dès l’instant où on cherche à comprendre un comportement aussi horrible soit-il. Comment comprendre ce que le tribunal populaire a déjà qualifié d’incompréhensible ? Qui pourrait comprendre, ne serait-ce même qu’essayer de comprendre, le viol ou l’infanticide? Il est entendu que de tels actes sont monstrueux et ne peuvent par conséquent être commis que par des monstres. Tenter de les comprendre reviendrait à devenir un monstre soi-même, la monstruosité étant alors appréhendée comme un principe de contagion et comme élément constitutif de deux camps où la neutralité n’est pas envisagée: avec nous ou contre nous. On n’est certes pas auteur mais on devient suspect, voire complice.

Mais cette contagion ne se limite pas à celleux qui tenteraient de comprendre, elle est appliquée in extenso à l’entourage du monstre et en particulier à sa famille: les parents, premiers responsables du drame, pour l’avoir engendré , et les enfants comme produits du mal. Ne dit-on pas que le fruit (pourri) ne tombe jamais loin de l’arbre ?

Alors que l’analyse binaire des rapports interpersonnels et des phénomènes sociaux est remise en question, il est curieux de constater avec quelle force la perception manichéenne du crime et de son auteur subsiste. Or comprendre, naviguer – non sans difficulté je l’admets – d’un camp vers un autre plutôt que de s’y figer, faire preuve d’empathie et non de sympathie, n’est-ce pas là justement toute la preuve de notre humanité et de notre capacité à maîtriser le monstre en nous?

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